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19/10/2018

Pseudo-IA : la face cachée de la course à l’intelligence artificielle

A défaut de « vraie » intelligence artificielle, vous pouvez toujours miser sur une pseudo-IA, à savoir : des humains agissant comme des machines pour faire en sorte que des machines semblent se comporter comme des humains… Cela paraît absurde ? C’est surtout révélateur du très gros décalage entre, d’une part, le discours ambiant sur les fulgurants progrès de l’intelligence artificielle et son imminente omnipotence et, d’autre part, ce qui se passe dans le petit monde de la « tech » qui s’efforce d’accélérer la révolution de l’IA.

L’intérêt de la pseudo-IA ?

Un article publié début juillet par The Guardian attirait l’attention du public sur la montée des pseudo-IA et ce qui motive cette pratique. Pas besoin d’aller chercher les arguments très loin : faire faire à des humains le travail que des bots sont censés faire, c’est donner l’illusion – notamment aux investisseurs et, accessoirement, aux utilisateurs – qu’on est beaucoup plus avancés sur le plan technologique qu’on ne l’est en réalité.  Cela me fait penser à ces gens qui, avant la démocratisation massive du mobile, se promenaient dans la rue avec un pseudo-téléphone mobile collé à l’oreille, histoire d’avoir l’air de faire partie des happy few… Quand ils étaient démasqués, ils étaient simplement ridicules et, à part leur honte passagère, la face du monde n’en était pas changée.

Le recours aux pseudo-IA n’est pas tout à fait aussi anodin. Il y a beaucoup d’argent en jeu. En effet, quoi que vous cherchiez à fabriquer et à vendre aujourd’hui, vous devez parler d’intelligence artificielle et vous en revendiquer en égrainant les mots magiques : algorithmes, machine learning, deep learning, réseaux de neurones convolutifs… Ajoutez un peu de réalité virtuelle et, pour faire bonne mesure, un zeste de blockchain, même si les applications de ces technologies dans votre domaine sont pour le moins fantasmatiques…

Vous avez compris : sans story telling bien troussé utilisant l’ensemble de ces mots magiques, vous n’avez strictement aucune chance de lever les fonds qui vous permettront – peut-être – d’arriver à faire ce que vous prétendez que fait déjà votre techno… Pour y arriver et devenir ce fameux « winner qui prend tout », vous avez évidemment besoin d’un maximum de cash… Il faut bien ça pour conquérir d’emblée la planète ! D’accord, cela concourt probablement à la formation d’une énième bulle financière, mais au moins tant qu’elle n’explose pas, on continue à avancer : des entreprises se créent et des investisseurs s’enthousiasment à l’idée de pouvoir gagner gros. Résultat :

Les petites mains derrière la pseudo-IA

En réalité, personne n’est dupe, mais on parie quand même. Cela fait un moment que tout le monde sait qu’il ne suffit pas d’embaucher un spécialiste de l’IA et de faire mouliner des tonnes de données par des algorithmes pour crever le plafond de verre, celui qu’ont de fait créé les incontournables géants planétaires de l’IA. Tout le monde sait qu’Il faut aussi des petites mains laborieuses dont on préfère ne pas trop parler : on ne peut quand même pas révéler que le chatbot qu’on a lancé, communiqué de presse ronflant à l’appui, n’est qu’un chat de base, avec de banals conseillers humains qui, de chez eux ou dans un centre de contact, répondent à des humains. En fait, la recette est très simple :

Dans le monde de la technologie triomphante, on ne peut décemment pas reconnaître, alors qu’on annonce un véhicule autonome fin prêt à (enfin) révolutionner la mobilité, qu’on s’appuie sur des dizaines de milliers d’anonymes qui, au bout du monde ou au coin de la rue, taguent des images à longueur de journée pour que des machines finissent par faire la distinction entre une vache et un scooter. Non, vous ne pouvez pas dire explicitement à vos clients que votre super appli de gestion de notes frais utilise une main d’œuvre sous-payée pour traiter à la main des centaines de milliers de reçus, factures et autres tickets de caisse (numérisés, évidemment, car il est bien connu que le papier a disparu…) Vos clients pourraient ne pas trouver cette pratique très éthiques et, l’éthique, c’est quand même ce que vous avez mis tout en haut de la liste de vos « valeurs », non ?

Étape transitoire ?

Tout cela est transitoire, bien sûr : en attendant que les machines apprennent vraiment toutes seules, il faut bien que quelqu’un les « éduque ». Et les humains, surtout quand ils ne coûtent pas cher, font ça très bien. C’est à se demander comment ils s’y prennent ! Pensez donc, pour peu qu’on leur ait montré une fois une clé à molette ou un barbecue, ils sont capables de reconnaître ces objets dans n’importe quelle photo, même prise entre chien et loup et sous un angle inhabituel… En l’état actuel des techniques d’apprentissage machine, il faut encore gaver les machines d’images taguées « clé à molette » ou « barbecue » pour qu’elles les reconnaissent à coup sûr et paraissent intelligentes. Pas au point tout de même de savoir à quoi peuvent servir une clé à molette et un barbecue…

Mais bientôt, une fois que les machines sauront apprendre plus vite, voire toutes seules, nous serons tous ravis du résultat : nous aurons droit à des services plus efficaces et infiniment moins chers pour toute une série de choses dont nous ne savons même pas aujourd’hui que nous avons absolument besoin. D’ici quelques années, nous étonnerons beaucoup nos enfants en leur parlant de cette époque archaïque où il fallait encore prendre rendez-vous chez le coiffeur ou faire des listes de courses. Ils seront assurément atterrés d’apprendre que nous avons dilapidé notre temps à des tâches aussi triviales alors qu’il y a tant de choses passionnantes à faire et d’expérience ébouriffantes à vivre dans une vie.

Nous les ferons sans doute beaucoup rire en leur parlant de nos craintes de voir les machines nous remplacer après avoir tout fait pour qu’elles se comportent comme des humains et puissent, justement, nous remplacer. Nous leur parlerons peut-être de Mechanical Turc et des humains impliqués dans cette supercherie de la pseudo-IA. Et vous savez quoi ? Ils ne nous croirons pas, parce que ce qui sera au cœur de leurs préoccupations sera d’une autre nature. La grande question qui les animera, eux, sera non pas la peur d’être des machines, mais de dépasser leur peur de NE PAS être des machines. Une question que je vous invite à vous poser dès maintenant, avec Alain Damasio…

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